Quelles infos croire ?
Voilà qui est intriguant, mais quelles informations peut-on vraiment croire ? «La mise en relation avec des cousins génétiques est une partie solide des résultats», rassure d’emblée le biologiste Jean Chaline. Laure, en acceptant la publication de son profil sur les bases de données de 23andMe et de MyHeritage, reçoit des alertes : dès qu’un nouveau client fait le test et présente des similitudes avec son ADN, elle en est avertie par e-mail et peut correspondre avec lui. C’est ainsi que David Zapatta, un comptable de la Côte d’Azur, adopté au Vietnam en 1968, s’est découvert un cousin aux Etats-Unis et a pu retrouver son père biologique. Les recherches ont prouvé qu’il était le fils d’un GI et d’une travailleuse des champs près de Hanoï.
Pour ce qui est du lien avec Neandertal, il y a de quoi être surpris mais l’analyse n’est pas loufoque. Contrairement à ce que les scientifiques ont longtemps pensé, les néandertaliens se sont croisés avec les hominidés du genre Homo sapiens». Nous serions donc nombreux à porter les traces de ce métissage dans notre ADN. Les Européens devraient en moyenne 1 à 4% de leurs gènes à ces aïeux, les Asiatiques un peu moins et les Africains aucun. Mais voilà, de cette base solide, le site 23andMe tire des conclusions pour le moins surprenantes. Compte tenu de ses «278 variations», Laure, après avoir dégusté du chocolat noir, aurait une propension à éternuer moins forte que le quidam moyen. Parole de généticien, aucune validation scientifique n’aurait été apportée à de telles observations…
Origines géographiques à prendre avec précaution
Les questions d’origine géographique sont aussi à prendre avec précaution. Là encore, les analyses ont un véritable fondement scientifique : il est possible de repérer dans notre ADN l’héritage de grands groupes de population historiques, dont on sait retracer les déplacements à travers le temps. «Mais c’est une discipline en soi, très complexe, tempête Paul Verdu, généticien chargé de recherche au CNRS, du Muséum national d’histoire naturelle – musée de l’Homme, à Paris. Obtenir de vrais résultats nécessiterait beaucoup de travail et d’énormes moyens.» Pour rattacher nos gènes à des pays d’origine précis, les sites croisent leurs bases scientifiques avec des données déclaratives fournies par les personnes testées (lieu de vie, arbre généalogique…) et s’exposent ainsi à de sacrées approximations. Voyez plutôt. Pour Laure, native d’Europe de l’Ouest, MyHeritage attribue une part de 50% précisément aux Balkans, contre 25% seulement chez 23andMe. Ce dernier laisse près de 30% sans origine précise. «Il est assez facile de dire si quelqu’un a un parent européen et un parent africain, explique Roman Scholz, juriste chez iGenea, l’entreprise qui distribue FamilyTreeDNA en Europe. Mais il est souvent impossible de dire si l’un des parents est français ou suisse.» «Les estimations de l’ethnicité doivent être considérées avec prudence et non comme une vérité absolue», concède Gilad Japhet, le patron de MyHeritage.
Les résultats de notre analyse :
Mais il y a plus fou encore. A en croire les vendeurs de tests, d’éventuelles origines juives seraient identifiables dans l’ADN… et ce n’est pas absurde ! Bien sûr, faut-il le rappeler, il n’existe pas de gène d’une religion. Mais certaines mutations génétiques sont caractéristiques de populations qui, par l’histoire, ont été isolées et ont connu l’endogamie. C’est le cas des Amérindiens par exemple, mais aussi des Juifs ashkénazes ou, dans une moindre mesure, des séfarades. La détection de ces modifications spécifiques peut donc être un indicateur d’appartenance ethnique fiable. On peut s’étonner toutefois : chez Laure, cette ascendance a été testée sans qu’elle formule de demande, comme n’importe quelle origine géographique…
Quid de la protection des données perso ?
Cela soulève une question cruciale. Que deviennent ces données très personnelles ? Sont-elles protégées correctement ? Plusieurs alertes ont retenti ces derniers mois. La base de données GEDmatch, aujourd’hui fermée, a été utilisée par la police américaine pour rechercher l’ADN de parents éloignés de criminels. Aucune des personnes qui y avaient déposé leur profil n’avait été informée de cet usage. Ensuite, les e-mails et mots de passe de 92 millions d’utilisateurs de MyHeritage ont été hackés en juin 2018. La sécurité a été renforcée depuis, mais la question de l’utilisation des données reste posée. Le patron, Gilad Japhet, affirme «n’avoir jamais vendu ou concédé sous licence les données de clients à un tiers, et ne pas coopérer avec la recherche policière». En Europe, depuis l’entrée en vigueur du RGPD (règlement général sur la protection des données), les labos acceptent désormais sans condition tout ordre de destruction des échantillons d’ADN conservés.
Encore faut-il savoir en faire la demande, car trouver les onglets pertinents sur les sites des entreprises relève du parcours du combattant. Qui plus est, bien des clients préfèrent laisser leurs échantillons aux opérateurs, ces derniers proposant des mises à jour régulières et gratuites qui nécessitent de nouvelles analyses.Malgré les flous en tous genres, l’interdiction des tests ADN récréatifs en France pourrait être prochainement levée, à la faveur de la révision de la loi sur la bioéthique. Un rapport parlementaire s’y montre en tout cas favorable. Mais la vente de kits serait strictement encadrée et réservée aux utilisations généalogiques non médicales (lire ci-dessous). En faisant le bilan de son expérience, Laure n’a pas eu conscience d’avoir risqué 3 .750 euros d’amende. Elle n’a pas non plus obtenu de révélations fracassantes. Mais sa curiosité est désormais éveillée : elle a téléchargé les applis des sites pour suivre l’évolution de ses résultats en direct et ses prochaines vacances, elle les passera dans les Balkans.